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Filles de rouille (Gwendolyne Kiste)

 

 

 Résumé 

« Cleveland, été 1980.
Phoebe et sa cousine Jacqueline, inséparables depuis l’enfance, viennent de terminer le lycée. Mais l’avenir s’annonce incertain, et elles rêvent de fuir leur quartier rongé par la misère.

Alors que les usines ferment, une étrange maladie défigure les jeunes filles de Denton Street. Tout débute par de simples empreintes de pas mouillés sur le trottoir. Puis, lentement, leurs corps se transforment. La rouille ronge leur chair, du verre brisé pousse de leurs doigts et leurs os se changent en métal corrodé.

À mesure que des rumeurs autour de ces métamorphoses se propagent, des étrangers envahissent Denton Street – touristes, médecins, hommes du gouvernement. Mais personne ne parvient à expliquer ce qui arrive aux Filles de Rouille. Personne… sauf peut-être elles-mêmes.

Et si la rouille n’était pas une maladie, mais un avertissement ?

Avec une écriture poétique, mélancolique et viscérale, Gwendolyn Kiste explore les thèmes de la transformation, du corps féminin, de l’isolement social, et de la nostalgie d’une jeunesse décomposée.

Filles de Rouille a remporté le prix Bram Stocker du premier roman en 2018. »

 

 Ma chronique

 

C'est un livre que j'avais découvert avec la maison d'éditions du Chat noir et je ne me souviens pas avoir écrit de chronique dessus. Trop de tourbillons à l'époque qui m'avait chamboulé et puis cette réédition, c'est l'occasion de le relire, de prendre conscience d'un peu plus encore et de le mettre en valeur, pour cette période de l'année certes, mais il peut être lu n'importe quand au vu des sujets. Je tiens à remercier Naos éditions pour l'envoi de cette réédition d'ailleurs.

30 ans ont passé, 30 années où l'oubli n'a pas été comme le personnage principal aurait voulu : Phoebe. Une femme maintenant, mais au moment des faits, elle en avait tout juste 18. Un âge où les autres sont importants, où le regard de ces derniers, les mots acérés peuvent faire du mal, ou le contraire l'est tout autant. Si personne ne vous voit, ne devenons pas invisible ? Être vu, ne pas être vu, parler, se taire, comprendre les choses, vivre dans la haine ou l'indifférence, chercher la moindre miette d'amour pour au final se voir rejeter. Et si la fuite était LA solution ? Et si rester était LA solution ? Dans ce récit, nous n'avons pas de solution toutes faites : nous avons des faits, des mots, des gestes, des regards, des non-dits, des paroles crachées, des mouvements de foule... Et puis nous avons nous qui comme ce personnage, comme Phoebe, voudrait comprendre le pourquoi il se passe ce qu'il se passe.

Des événements qui se suivent, de petits faits qui semblent sans intérêt et pourtant... Pourtant nous comprenons que plus les pages défilent, plus chaque interaction est en train de changer profondément le regard de celui qui subit. Nous sommes lecteurs, nous avons une vision global de l'ensemble et pourtant les cris que nous pourrions laisser sortir de nos bouches ne pourront rien faire, tant que l'Humanité ne prendra pas en compte la pensée d'autrui. Car (et je déteste commencer une phrase avec ce mot), chaque individu devrait être un être à part et non faire partie d'un ensemble.  Et pourtant c'est ce que nous faisons tous les jours aussi bien entre les lignes de cette histoire que dans notre vraie vie. Que nous le voulions ou non, nous jugeons, trop vite, à regret trop fort aussi. Il nous est impossible de ne pas un jour avoir eu l'audace de regarder de haut le voisin, un collègue et ce regard, cette parole malheureuse s'est ancré dans sa mémoire, pour en faire quoi ? Une blessure, plus ou moins profonde !

Phoebe et sa cousine Jacqueline vivent dans un quartier, une petite ville où l'industrie, ou plutôt l'aciérie fait sa loi. Pas d'entreprise, pas de travail et la misère survient, sauf que même avec nous comprenons qu'ils vivotent tous et que les femmes sont aux commandes de leur quartier. Alors, les femmes les mères, les matrones, celles qui jugent, la femme du pasteur, la tante de Phoebe et les hommes dans tout cela ? L'alcool coule à flot pour eux tous, hommes, femmes et... bref, la misère est noyée par les vapeurs, le travail, les pénuries, les salaires qui sont trop faibles, les espoirs anéantis par eux. Eux ? Ce sont ceux qui n'espèrent plus rien, qui montrent du doigt celui ou celle qui n'est pas dans le droit chemin et si Phoebe sait qu'elle n'est pas la meilleure, grâce à eux tous, elle ne peut l'oublier. Oublier qu'elle est vive, qu'elle veut partir, faire autre chose de sa vie qu'être une femme au foyer attendant l'instant fatidique où la grande faux viendra la chercher. 

Cette histoire n'est pas tombée dans l'oubli, quoiqu'elle veuille nous faire croire. Elle revient sur les traces de son passé, pour aider sa mère qu'elle na pas revu depuis son départ à déménager. Voir une dernière fois son père malade qui n'a plus toute sa tête. Chercher à échapper à ses souvenirs qui sont toujours en elle. Bien entendu, elle n'était pas seule, mais cette rouille la ronge depuis si longtemps la rendu moins accessible encore qu'elle ne l'était à 18 ans. Nous alternons le passé et le présent pour mieux comprendre ce qui se passe, ce qui va bien au-delà des regrets ou des remords selon les points de vue. Phoebe a beau être une rebelle dans l'âme, face à un quartier complet, au poids du regard de sa mère surtout, à l'absence de mots de son père, à la vindicte du plus grand nombre, elle fait ce qu'elle peut en se cachant. Une fille à problème, voila ce qu'elle était et ce qu'elle est encore pour certains. Une fille facile pour Clint qui n'a mérité que son propre sort, une femme en devenir qui a dû se battre et fuir pour tenter de devenir quelqu'un.

Nous ne savons pas vraiment ce qu'elle a fait durant ses années où elle n’était plus là, à Cleveland, mais nous savons que son passé l'a hante si fort, que son retour va tout raser, tels les bulldozers qui en finissent avec les habitations. La communauté a terni les lieux et les âmes de chaque être qui y a vécu. Difficile d'être autre chose que ce qu'ils voulaient tous, difficile de ne pas entrer dans un moule bien trop petit pour des personnages qui avaient besoin d'étirer leur ailes, de se transformer pour accomplir un véritable avenir. Leur prison de chair devenue symbolique par les aspects que l'auteure leur donne, Jacqueline, Lisa, Dawn, Violet et Helena, cinq femmes en devenir qui voient leur corps se transformer en monstre. Verre, fer, rouille, algues et autres aspects. 5 futures femmes qui n'ont rien demandé, qui ne pensaient pas devenir ainsi et pourtant, leur corps est devenu leur prison. Pas besoin de murs quand c'est ainsi, elles font fuir le regard des autres de face, mais de dos les médisances vont bon train, pourquoi faire dans la bienveillance voyons ? C'est surfait !

Une prison d'horreur pour ceux qui regardent de l'extérieur, parce qu'elles sont différentes, qu'elles font peur et font mal. Comment leur venir en aide ? Pourquoi leur venir en aide ? Deux questions, deux poids, deux mesures. C'est tout un groupe d'individus qui fait son chemin, chaotique, avec des préjugés et des terreurs. Ces filles de rouille sont telles des filles perdues. Devenues des intrus, des êtres a ne plus respecter, des déchets qu'on en veut plus voir. Les différences qui font mal et le traitement proposé qui est ignoble. "Lorsque l'on ne sait pas, on se tait" était une phrase que mon père disait, il y a fort longtemps. J'ai été éduqué dans le principe de ne pas juger tout et n'importe quoi tant que je n'ai pas eu les deux versions de l'histoire. Que ce soit pour la faiblesse d'un homme, les blessures apparentes ou non d'un être, chaque histoire a deux versions. Vous pouvez vous faire une idée, mais elle sera fausse si vous ne cherchez pas à savoir le tout, le global. 

Dans tout cela, nous avons l'amitié de Phoebe pour Jacqueline et l'inverse aussi. Une amitié que nous aurions pu penser infaillible, mais qui se délite avec le temps. Pas du côté de Phoebe qui résiste tant qu'elle peut, qui ploie et se brise en comprenant qu'au final tout ce qu'elle peut faire ne serait que son choix et pas celui de sa cousine, son amie, celle qu'elle considère comme sa sœur. Même si nous n'avons que "l'avis" de Phoebe, nous pouvons comprendre facilement que Jacqueline fait ce qu'elle peut pour la protéger, comme elle se fait protéger. Rien n'est simple dans cette communauté où il faut montrer patte blanche, vivre sous le regard des mégères et faire comme si, tout en étant dans le moue et laisser une part du gâteau gonfler de travers. Parce que personne  n'est infaillible, parce que de toute manière les répercussions des actes et paroles prononcées sont terribles. Le côté "horreur des corps" et un point crucial dans le récit, il montre combien chacun peut devenir autre.

Ce n'est pas un récit à lire au premier degré, il faut creuser pour trouver la faille et s'y engouffrer, oublier l'eau qui est capable de passer sous les portes pour vous noyer et faire un avec le grillage. L'auteure s'engage sur des chemins sombres, jetant des pavés dans une marre boueuse, forçant des portes ouvertes, mais au final chacun de ses mots percutent notre pensée et nous remets en question. La fameuse critique sociale d'un monde perdu n'est pas vain en ces temps. Il faut voir au-delà des lignes, chercher un sens à tout n'est pas... sensé également. Parfois il faut un peu d'horreur dans notre vie pour revenir sur le bon chemin. Faire des erreurs, c'est comprendre que nous avons essayé, nous avons perdu, nous nous sommes cachés pour mieux repartir de zéro. Comme je l'ai indiqué dès le départ, nous avons les propositions de l'auteure, les faits évoqués, les actes impliqués et un semblant de solution. Cette fameuse solution qui pourrait être multiple, tout autant que le nombre d'êtres humains qui peuplent cette Terre. Et puis nous avons Adrian, ce personnage qui navigue quasiment du départ jusqu'à la fin, laissant entrapercevoir  un soupçon de lumière, de rédemption, de pardon peut-être aussi.

Les engagements sont profonds et l'auteure nous laisse imaginer cette fin écrite. L'esprit humain est complexe, les ressentis de chacun aussi et nulle ne peut affirmer avec certitudes de quoi sera fait le lendemain. 1980 est également une période qui était du genre pionnière, avec ces lieux où une seule entreprise se posait pour faire travailler le plus possible de monde dans une effroyable misère. D'ailleurs j'ai pu transposer Cleveland à des villes de France sans problème, étant moi-même une enfant de cette période. C'était aussi à cette période que la communication a pris un essor pas possible, pas toujours dans le bon sens, nous en voyons les résultats dorénavant. L'auteure a su user de métaphores entre autre afin d'apporter plus de poids aux éléments qu'elle a voulu mettre en avant.

En conclusion, un récit qui bouscule les pensées, nous donne l'opportunité de réfléchir à ce que nous faisons. Notre liberté d'expression est à nous, mais comme déjà entendu, la liberté des uns ne doit pas empiéter celle des autres. Un petit côté horreur par le biais des corps qui est bien amené, bien plus que si l'auteure se serait arrêtée au mental : le physique impressionne beaucoup plus, surtout avec ses mots. Un soupçon de paranormal que j'utiliserais dans le sens où cela aide à certaines compréhensions. Cet aspect qui nous dirige vers quelque chose que nous ne pouvons pas comprendre, et expliqué ainsi donne l'impression que l'auteure s'est donnée à fond pour nous emmener sur ce chemin du pardon. Le pardon de soi, celui des autres, celui pour les autres, mais au final un seul chemin ne devrait pas être pris : celui de l'oubli, parce qu'oublier c'est laisser partir les souvenirs et le fait qu'Elles ont existé.
 

 Extrait choisi :   

 

« - Je vais appeler la police.
Il me lança un sourire mauvais.
- Ils ne viendront pas.
La défaite bouillonnait dans mes veines. Il avait raison. Les femmes de Denton Street, les commères les plus sincères, avaient donné pléthore de coups de fil anonymes au sujet de cette maison, en vain. Monsieur Carter allait à l'usine et pointait toujours à l'heure, et comment un bon travailleur aurait-il pu être un horrible père ?
Mais il n'était pas à l'aciérie aujourd'hui. C'était un jour de solidarité, où les hommes marcheraient ensemble pour former ensuite le piquet de grève face au grillage de l'usine. Cela signifiait qu'il avait une bonne raison de rester à la maison. Ma respiration se fit plus lourde, et je compris que c'était pire que ce que je pensais. Lisa avait de sérieux problèmes... »

 

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